mercredi 22 juillet 2015

Dans la forêt

DR

Ses pieds glissent sur les pierres moussues, elle s’agrippe aux rochers pour ne pas tomber dans l’eau de la rivière. Devant elle, Alexandre avance vite. Elle essaie de ne pas le perdre de vue. Elle accroche son regard à sa chemise blanche. Parfois celle-ci disparaît derrière un rocher plus imposant que les autres. Alors, Émeline s’inquiète un peu. Elle voudrait accélérer mais elle ne sait pas où poser les pieds. Puis l’étoffe immaculée réapparaît. Alexandre se retourne pour s’assurer qu’elle est toujours là. Il l’attend quelques secondes, et repart. Émeline aimerait s’arrêter maintenant. Elle regrette d’avoir suivi Alexandre dans la forêt. Elle sent sourdre la fatigue, et la lassitude aussi. Elle veut juste s’asseoir au bord de l’eau, regarder passer les poissons, et rentrer tranquillement.
Elle s’arrête un moment, se redresse prudemment, observe les lacets de la rivière, les rochers, les fougères, les arbres ; se laisse porter par la musique de l’eau, par le chant des oiseaux qui résonne sous la voûte des arbres. Une grande paix descend en elle. Pourtant une pointe d’angoisse reste blottie au creux de son ventre, un nœud impossible à démêler. Elle lève la tête, scrute les hautes branches, entrevoit quelques oiseaux sautiller dans les feuillages. L’air est doux. Au-delà de la forêt, la canicule écrase le paysage et les hommes. Tout est figé dans la torpeur de l’été. Au loin, une cloche sonne trois heures. Elle baisse les yeux sur ses pieds, plongés dans l’onde fraîche. Le courant caresse doucement ses mollets. Des rayons de soleil percent le dais des arbres et font miroiter l’eau. Des formes lumineuses et incertaines se déplacent au fond de la rivière sur les pierres bleues et vertes, et sur ses pieds blancs. Autour d’elle, rien ne semble bouger, et cependant, à chaque instant, tout est différent : la luminosité, l’eau, les sons, l’air qui entre et qui sort de ses poumons… Elle-même n’est déjà plus celle qu’elle était.

« Eh oh ! Tu viens ? »
La silhouette d’Alexandre se dresse, là-bas, au sommet d’un rocher.
« J’arrive ».
Le jeune homme saute d’un bloc de pierre à l’autre. C’est simple pour lui. Cela fait longtemps qu’il vient ici. Cela fait longtemps qu’il a envie d’y emmener Émeline. Il a tant espéré ce moment. Et ça y est, elle est là, avec lui !
Il aperçoit la clairière, l’herbe tendre qui la tapisse et, à ses abords, les acacias aux branches délicatement recourbées. Il pousse un cri de joie en l’atteignant. L’air brûlant s’abat sur lui. Il frissonne. Sa chemise est trempée de sueur. Soudain, il se sent sale. Il lisse, à la hâte, ses cheveux emmêlés, tire sur les pans de sa chemise et déroule le bas de son pantalon. Émeline arrive, les joues rosies par l’effort. Ses boucles noires se balancent au gré de ses mouvements, sages et mesurés. Alexandre admire sa grâce. D’un revers de la main, la jeune fille essuie son front, et laisse
échapper un léger soupir d’aise au contact de l’herbe épaisse. Elle lève le visage et sourit à Alexandre.

DR


« Alors, c’est beau, non ? »
Émeline regarde autour d’elle. L’endroit est agréable. C’est comme une respiration dans la forêt.
« Oui, mais il fait chaud. »
« Viens, on va s’asseoir là, à l’ombre, près de l’eau. »
Alexandre écarte des branches, s’assied dans l’herbe et fait signe à Émeline de le rejoindre. Elle hésite, puis s’installe à côté du jeune homme. Subitement, elle a l’impression d’être toute petite. Alexandre n’a pourtant que trois ans de plus qu’elle. Pour dissiper cette sensation, elle s’assied très droite. Et pour retrouver un peu de contenance, elle feint de contempler les feuilles ballottées par les remous de la rivière.
Alexandre la fixe. Elle le sent. Elle connaît ce regard. Malgré ses quinze ans, elle a l’habitude du regard des hommes. Elle en est flattée autant qu’apeurée. Presque malgré elle, elle sourit, peut-être pour masquer la gêne qui l’envahit. Alors Alexandre se penche lentement, et dépose un baiser sur sa bouche. Émeline se sent démunie. Alexandre est son ami d’enfance, presque son frère. La langue du jeune homme écarte ses lèvres et fouille sa bouche. Il passe la main derrière la nuque d’Émeline, et retient ainsi le visage de la jeune fille contre le sien. Elle se laisse faire. Peut-être même, répond-elle à ce baiser ? Elle ne sait pas.
Puis, elle bascule dans l’herbe fraîche. Alexandre l’embrasse maintenant dans le cou, et le poids de son corps pèse sur le sien. Les mains du jeune homme pétrissent ses épaules, ses seins, son ventre… Et elle, où sont-elles, ses mains ? Elles se cramponnent à des touffes d’herbe drue. Alexandre gémit en écrasant sa bouche sur la sienne, il gémit en passant la main entre ses cuisses et en remontant sa robe. Émeline ne peut plus bouger. Elle n’est plus dans son corps. Elle est loin. Alexandre est un inconnu. Elle ne le connaît pas. Et elle ne se connaît pas non plus.
Elle est si loin.

C’est à peine si elle entend la fille murmurer :
« Alexandre ? Alexandre, que fais-tu ? Tu es sûr ? Tu es sûr de toi ? »
Que demande-t-elle ? Qu’essaie-t-elle de dire ? Qu’elle n’est pas sûre, qu’elle n’est pas prête, qu’elle ne veut pas ? Émeline se demande pourquoi elle ne dit pas simplement : « non » ?
Le visage enfoui dans le
cou de la fille, le garçon répond :
« Oh oui, oui, je suis sûr de moi. Je suis sûr, Émeline. »
« Je suis sûr », ce sont ces mots que le garçon prononce en enfonçant son sexe dans celui de la fille.
« Je suis sûr, Émeline. Je suis sûr… Oui, sûr. Oui… »
La fille a mal, puis elle ne ressent plus rien. Plus rien. Juste la sensation de quelque chose qui va et vient en elle. Elle regarde le visage du garçon cramoisi et déformé par le plaisir.
Elle n’est pas là. Elle est dans la forêt, sous la voûte des arbres, emportée par le chant des oiseaux. Non, elle n’est pas là. Elle n’entend pas ce cri, elle ne sent pas le corps haletant du garçon s’effondrer sur celui de la fille.
La fille est encore vierge. Oui, elle est vierge, dans la forêt, là-bas. De cela, elle est sûre.


(Juillet 2015, Texte écrit dans le cadre du concours de nouvelles "e-crire aufeminin".  Pour voter pour cette nouvelle, cliquez sur Dans la forêt.

mercredi 24 juin 2015

L’adieu à la terre

© n.michel

Elle l’avait aimé. Elle se souvenait de son chant qui montait le soir des bruyères, de son regard soucieux posé sur la terre aride. Elle se rappelait ses bras maigres et nerveux, son corps noueux si peu fait pour ce pays. Et son sourire lointain qui parlait d’ailleurs, de régions qu’elle ignorait, et dont elle était jalouse.
Elle posait ses mains sur sa nuque, et l’égratignait comme on laboure une terre revêche. Elle pétrissait ses épaules comme on assouplit un terrain avant les semailles. Mais il gardait les muscles tendus vers d’autres horizons. Alors parfois, elle se perdait dans le maquis, essayant d’oublier sa peine. On la voyait aller sous le soleil, abrutie de chagrin et de colère, les tibias écorchés par les ronces et les cheveux emmêlés par le Mistral. Certains chuchotaient que  l’amour la rendait folle. Elle n’avait d’oreille que pour lui, pour les quelques mots de sa bouche desséchée, dits dans sa langue âpre et si douce. Lui seul pouvait apaiser sa douleur, et il ignorait sa force.
Au petit matin, il partait solitaire à travers la garrigue, poser son profil d’aigle sur l’étendue de la mer. Assis au bout d’un éperon calcaire, il abîmait ses yeux verts sur l’écume, enveloppé par la musique de l’eau et du vent. Il attendait que vienne le moment de quitter ce pays sans rêves. Il revenait, le visage fermé, parmi les broussailles et les épines. Elle guettait ses réactions tandis qu’il roulait une cigarette à l’ombre d’un chêne-liège. Ses épaules étroites frissonnaient alors, parfois, sous sa chemise. Elle se faisait violence pour ne pas aller l’entourer de ses bras. Il l’aurait repoussé doucement, avec un sourire gêné. Elle en arrivait à maudire cette terre, incapable de le satisfaire.
Les mauvais jours, il appelait ses chèvres et disparaissait derrière les pins et les pistachiers. Il arpentait, pieds nus, les sentiers abrupts, espérant trouver quelque réconfort dans la douleur physique. Ses pieds écorchés le portaient des collines de châtaigniers aux falaises cassantes. Il dormait dans des trous ou sous des buissons de genévrier, et rentrait, après plusieurs jours d’errance, le regard halluciné. Il ne fallait pas lui parler. Cette terre qu’il exécrait était entrée en lui, elle avait pris possession de son esprit. Il devenait pareil au sol desséché et aux pierres affûtées, dur et sans cœur. Il restait ainsi des jours et des nuits, immobile et silencieux. Elle déposait une couverture sur ses épaules et passait un linge frais sur son visage tanné. Ses mains s’égaraient dans ses cheveux raides et secs comme l’ivraie. Elle caressait ses tempes et lissait sa barbe clairsemée. Dans son absence, il était tout à elle. Elle s’enivrait de l’odeur de sa peau, ce mélange de sueur et de terre qui faisait monter le désir en elle.
Dans l’ombre de la bergerie, elle s’asseyait parfois à ses pieds et posait la tête sur ses genoux. De la porte ouverte, leur parvenaient atténuées les stridulations des cigales, le vrombissement d’un bourdon de passage, l’infinie clarté du soleil qui inondait le monde, et des vagues de chaleur lourde et poussiéreuse. Un voile d’éternité se posait sur eux. Jamais elle n’avait approché de si près le bonheur.

C’était avant le feu et la faim, avant que le ciel ne s’assombrisse et que la terre ne se transforme en cendres. La rumeur avait couru de hameaux en villages, et elle était arrivée un matin entre les étals du marché. Là-haut, dans des pays sans soleil, des hommes se battaient sur une terre dure et gelée. Elle avait entendu ces mots, ces histoires de canons qui crachaient des flammes, d’armées d’hommes en noir qui avançaient, de pays réduits en esclavage et de nuit éternelle. Elle avait entendu dire que le danger approchait, qu’il serait bientôt là. Une excitation mêlée de crainte s’était emparée des hommes. L’ordre de partir ne tarderait pas à tomber. Elle était rentrée en hâte, vacillante et apeurée. Elle l’avait trouvé debout sur le perron, le regard fiévreux, le corps agité, et comme porté par un élan inconnu. Le moment qu’il attendait depuis si longtemps arrivait enfin. Dans son exaltation, il s’imaginait marcher dans des rues immenses sous une pluie fraîche et réparatrice. Ici, dans les collines parfumées, comment concevoir la fureur de l’autre côté de la mer ? Il rêvait sur des noms de villes aux sonorités tranchantes comme l’acier. Les combats, il n’y pensait pas. Seul s’échapper de ce coin de terre étriquée lui importait. Elle regardait sa chemise flotter au vent, ses épaules plus amples et son corps plus haut. Il était déjà loin. Et le matin où il partit, elle était très calme. Il rassembla quelques affaires dans un maigre sac qu’il jeta sur son épaule. Elle mit entre ses mains des provisions enveloppées dans un torchon brodé à leurs initiales. Il posa sur elle ses yeux verts animés d’une lueur nouvelle. Il la regarda, à la fois tendre et sombre. Incapable de parler, il enfouit son visage dans son cou et respira sa peau. Puis lentement, les yeux baissés, il la quitta. Elle contempla la silhouette aimée, longue et frêle, s’évanouir dans la rosée du matin.
Pour la dernière fois, il allait traverser ces massifs sauvages. Sans un regard, il passerait à côté des immortelles épicées, des bruyères pâles et des lavandes fanées. Il oublierait le sifflement du vent dans les pins, le bruit sec des gaules contre les branches d’oliviers, le cri des busards sur le ciel bleu. Il l’oublierait elle, la douceur de ses mains et la chaleur de son ventre. 

© n.michel

Maintenant, le temps allait s’étirer, insoutenable. Comment ferait-elle pour vivre avec cette douleur en elle ? Ce poids dans les tripes qui l’empêchait de respirer, et qui la faisait suffoquer. Le silence s’installa autour d’elle. Les oiseaux et les cigales se turent, la chatte ne ronronna plus, et même les chèvres s’éloignèrent pour paître. Sous le ciel chargé, la terre était toujours aussi sèche. Elle commença à rêver elle aussi de pluies torrentielles qui la noieraient et qui laveraient son mal. Mais les nuages passaient au loin, par-delà les collines.
Des voisines parfois lui rendaient visite. Elles recevaient des lettres écrites à la hâte sur des bouts de papiers froissés et tâchés de boue. Lui n’écrivait pas. Il ne savait pas. Elle se laissait bercer par les mots des autres, par leur tendresse et leur terreur. Et la souffrance grandissait en elle. Quelque chose poussait dans son ventre. Elle n’avait pas compris que c’était la vie qui la tourmentait. C’est un soir, assise dans la pénombre, en écoutant l’homme en costume gris qui était venu la voir, qu’elle sut qu’elle ne serait plus jamais seule. C’est en entendant ses paroles insensées de mort et de condoléances qu’elle commença à adorer ce qui lui fourrageait les entrailles.
Quand le jour se leva, elle était seule, assise devant les cendres froides. Elle n’avait pas bougé. Ses yeux secs le revoyaient, le matin, buvant son café à petites gorgées, sa nuque délicate légèrement inclinée sur son bol, quelques mèches de cheveux balayant son front. Elle se rappelait sa peau fatiguée sous la lumière blanche de l’hiver, ses rides naissantes aux coins des yeux et son regard transparent encore embué de sommeil. Il fut là un instant, puis il disparut. Il disparut de la surface de la terre, emporté par le vent. 

© n.michel

Bientôt, le printemps serait là. Les collines refleuriraient, et l’air se chargerait de leurs effluves sauvages. Puis l’angoisse du soleil reviendrait. Son ventre enflerait, et dans la torpeur de l’été, elle irait s’asseoir sous les chênes, là où autrefois il fumait en silence. Elle poserait la main sur son nombril et chanterait doucement pour le petit être qui poussait en elle. Puis il naîtrait et apprendrait à marcher sur cette terre brûlée. Et un jour, lui aussi rêverait de partir. Les hommes espèrent toujours d’autres ailleurs, des lointains qui les maintiennent en vie ou qui les ressuscitent. Elle savait que rester, c’était le perdre.
Ses regards la portaient maintenant vers le rivage, vers les sillons des bateaux qui fendaient la tête d’écume des vagues. Et tandis que l’enfant croissait en elle, sa volonté de fuir s’affermissait.
C’est un matin, dans l’été finissant, qu’elle partit, le ventre lourd. Elle descendit à pied, jusqu’à la mer, le sentier qui quittait ces collines. Elle ne se retourna pas. Derrière elle, le maquis bruissait sous la chaleur montante. La sarriette dressait ses dernières clochettes blanches, l’inule ses grappes solaires, et les abeilles faisaient bourdonner les arbousiers.
Elle n’eut pas non plus de pensée pour lui. Ses prunelles restèrent obstinément accrochées sur la ligne liquide de l’horizon. Son cœur battant au rythme des coups que l’enfant impatient donnait en elle.

(Octobre 2014. Texte publié en juillet 2015 dans le recueil “Musanostra”, concours de nouvelles 2014 ayant pour thème “La terre”).

dimanche 1 mars 2015

Un détail (extrait)


© n.michel

Elle noue ses cheveux dans un chignon. Puis elle sort. C’est sa première vraie sortie depuis des mois. L’air frais lui tourne la tête. Plusieurs fois, elle est obligée de s’arrêter, de se tenir à un mur ou de s’asseoir sur un banc pour reprendre son souffle. Elle marche dans les rues sans but. La neige boueuse se tasse au fond des caniveaux. Elle évite les endroits trop fréquentés. Il lui semble revenir d’un long voyage. Tout est à la fois familier et nouveau. Elle croise son reflet dans le miroir d’une vitrine. Pendant un instant, elle ne se reconnaît pas. Son visage amaigri la scrute. Son souffle se dépose sur la vitre. La buée brouille sa vision. Elle baisse les yeux. Elle est devenue étrangère à elle-même. Elle s’engouffre dans les rues étroites et marche contre le vent glacé. Il siffle à ses oreilles, et lui coupe la respiration. Elle tremble et chancelle. Une rafale passe sur elle.

*

Un puits sans fond. Elle tombe. Elle tombe. Elle tombe. Elle tombe indéfiniment. Sa vie n’est qu’une chute. Au début, elle a eu peur, elle a essayé de s’agripper à quelque chose. À quoi peut-on se raccrocher dans un puits ? Des racines ? Des pierres ? Il n’y avait rien. Elle a cherché une main tendue. Elle n’en a pas vue. Elle tombe. Autour d’elle, les parois du puits. Froides et lisses. Autour d’elle, l’obscurité. Elle tombe. Elle marche dans la rue, et elle tombe. Les passants ne savent pas. Leur regard glisse sur elle. Elle n’est déjà plus vraiment là. Elle tombe. Emmitouflée dans son blouson, des lunettes noires pour se protéger des rayons du soleil hivernal, elle tombe. Elle s’assoit à la terrasse d’un café. Elle tombe. Le garçon dépose devant elle un café. Le liquide amer coule au fond de sa gorge. Elle tombe. À la table d’à côté, un homme parle dans son portable. Elle tombe. Elle tombe. Elle tombe.
Y a-t-il quelque chose au fond du puits ? Ce puits a-t-il seulement un fond ? Cela n’a pas d’importance. Seule compte la chute. Les bras en croix, les paumes ouvertes, elle tombe. La lumière a disparu depuis longtemps. Le froid s’est installé. Elle ne lutte plus. Elle tombe. Elle tombe, et sa chute est presque voluptueuse. Enfin, elle tombe. Enfin. Enfin. Enfin, elle tombe. Elle tombe.
Le café lui a donné la nausée. Elle n’a rien mangé depuis des jours. Elle ferme les yeux. Elle tombe. Cela ne demande aucun effort. Aucune résistance. Il faut accepter. Il faut aimer la chute. Il faut aimer tomber. Mon Dieu, comme c’est bon ! Elle tombe. Elle tombe. Elle tombe. C’est la seule chose à faire. Tomber. Sombrer dans le néant. Se laisser faire. Se laisser faire. Se laisser faire. Elle tombe. Elle tombe. Elle tombe. Elle tombe. Oui, elle tombe. Elle tombe. Elle tombe. Elle tombe. Elle tombe. Elle tombe. Elle tombe. Elle tombe. Elle tombe. Elle tombe. Elle tombe. Elle tombe. Elle tombe. Elle tombe. Elle tombe. Elle tombe. Elle tombe. Elle tombe. Elle tombe. Elle tombe. Elle tombe. Elle tombe. Elle tombe. Elle tombe. Elle tombe. Elle tombe. Elle tombe. Elle tombe. Elle tombe. Tombe. Tombe. Tombe. Tombe. Tombe. Tombe. Tombe. Tombe. Tombe. Tombe. Tombe. Tombe. Tombe. Tombe. Tombe. Tombe. Tombe. Tombe. Tombe. Tombe. Tombe. Tombe. Tombe. Tombe. Tombe. Tombe. Elle tombe.

*


Elle ouvre les yeux. Elle se réveille dans un lit, dans une chambre qu’elle ne connaît pas.


(Avril 2014)

dimanche 22 février 2015

Le cimetière des rêves


© n.michel

Sur la ligne d’azur, ils cheminent le cœur lourd. Auréolés d’un voile de poussières argentées, ils progressent, mollement.   
Les plus grands ouvrent la route. Leurs pas résonnent sur l’éther fragile. Les plus petits se pressent derrière, haletants et apeurés. C’est une drôle de musique que leur caravane.
Leurs souffles et leurs foulées se mêlent et se confondent. Leur respiration rythme leur marche cadencée. Leurs pattes pesantes martèlent l’horizon. L’infini liquide oscille sur leur passage.
De leurs bras démesurés, parfois, ils fendent l’air épais, se frayant un chemin dans des nimbes aveuglants. D’aucuns s’écroulent sous leur poids. Épuisés. Brisés par leur marche sans fin, ils s’affaissent résignés et soulagés. Fermant les paupières, ils laissent passer la longue cohorte de leurs semblables.
Bientôt, nul ne pourra plus les voir. Seul l’écho de leur course planera encore dans les lointains. Ils ne sont déjà plus rien, tout juste un mirage, un chapelet de chimères délaissées. Des rêves de grandeurs évanouis, des aspirations asséchées, des espoirs taris, des phantasmes flétris. Ils sont les reliques du quotidien.
Leur course est inscrite en eux, depuis toujours. Ils la connaissent et l’acceptent. Lutter est inutile. L’amertume est leur joug, et c’est tête baissée qu’ils avancent.
Ils s’enfoncent maintenant dans des nues étouffantes et opaques. Ici, la lumière a déserté. La pestilence de l’air les enveloppe et les étreint. Leur périple prendra fin, bientôt. Chacun de leurs pas exhale des senteurs d’humus et d’excréments. Le limon s’accroche à leurs traces.
Et en eux, grandit l’appel du vide. Tel un poison, la tentation du vertige se propage dans leurs veines. L’ivresse croît. Le désir enfle. L’impatience les dévore. Leurs corps se frôlent et frissonnent. La délivrance est proche. Leurs muscles se tendent dans un ultime effort. Acharnés, ils se traînent dans un râle suprême. Ils se hissent jusqu’au bout, jusqu’au bord. Alors, se dresse, devant eux, ce néant si convoité. L’abîme où se taisent les souffrances, où cesse l’agonie. 
Enfin. 
Leur funèbre cortège s’immobilise. Un instant. Une éternité. Le silence et l’abandon descendent en eux, détendent leurs corps, dénouent leurs nerfs, apaisent leur chair. Ils fixent les ténèbres qui les enserrent et les dominent. Se laissent bercer par la nuit. 
Et dociles, ils accomplissent ce dernier pas. L’un après l’autre, les yeux clos, sans bruit, ils sombrent dans les abysses. Ils glissent dans cette fosse sans fond. Ils tombent dans l’oubli.

C’est ainsi que meurent les rêves.

(Août 2014)


vendredi 20 février 2015

Au coin de la rue


© n.michel

Le froid traverse le velours côtelé de son pantalon. Il enfonce les mains dans les poches de son blouson. Il a un peu peur. Il sait qu’il ne doit pas bouger.
Au début, il a docilement guetté le coin de la rue. Il s’attendait, à tout moment, à voir apparaître sa silhouette menue. Mais comme elle n’arrivait pas, son attention s’est peu à peu relâchée. Il a commencé à observer les passants. La grosse dame et son petit chien, le monsieur pressé qui parle dans son téléphone, la bande d’ados qui traînent des pieds, le clochard voûté au pas mal assuré… C’est la première fois qu’il regarde la rue comme ça, pour rien. C’est drôle tous ces gens qui se croisent, sans se voir et sans se parler. Il se sent très loin presque étranger. Il est peut-être devenu invisible.
Sur le trottoir d’en face, le boucher sort de temps en temps de sa boutique. Lui aussi regarde les passants, les mains posées sur son gros ventre, le tablier taché de sang. Théo n’aime pas beaucoup ça.

Au coin de la rue, il y a une flaque d’eau.
Elle ondule sous le vent, et les nuages qui défilent s’y reflètent. C’est joli. C’est comme si l’on pouvait voir le ciel de l’autre côté de la Terre, comme si l’on pouvait traverser la planète d’un regard. Théo se demande si un petit garçon attend aussi, assis, là-bas.
Théo aime bien les flaques d’eau. Il a envie de s’y jeter et d’éclabousser tout autour de lui, comme un fou, les yeux fermés. Il crierait et sauterait le plus fort et le plus haut possible. Encore et encore. Jusqu’à ce que quelqu’un vienne le prendre dans ses bras et lui parler doucement. Peut-être la jeune femme qui trottine, emportée par une rafale. Ou l’homme barbu qui tient les pans de sa veste serrés contre lui. Mais ils passent. Ils passent sans un regard pour lui.
Au fond de l’une de ses poches, il y a un bonbon à la menthe. L’emballage est déchiré, et des miettes se sont collées sur la friandise. Théo gratte le bonbon du bout de l’ongle. Il commence à avoir faim. Le sirop coule au fond de sa gorge. C’est agréable.

Au coin de la rue, passe un vieil homme. Un imperméable gris. Une ombre furtive.
La nuit va bientôt tomber. Théo s’assoit sur le petit muret devant le jardin public. Il regarde les lumières s’allumer. D’abord les magasins, la vitrine du boucher au gros ventre, la carotte du bureau de tabac, la devanture de la boulangerie. Toutes ces lumières multicolores qui clignotent et qui brillent sur l’asphalte mouillé, ça lui fait penser aux illuminations de Noël. Des lueurs roses apparaissent au sommet des réverbères. Des étoiles sur le ciel gris.
Il enfonce un peu plus profond ses poings dans les poches de son blouson. Depuis combien de temps est-il là, à l’attendre ? Il ne sait pas trop. Une heure ? Deux heures ? Peut-être plus.

Au coin de la rue, un chien efflanqué tourne en rond. 
Il flaire, patauge dans la flaque d’eau et y donne quelques coups de langue. Il s’approche de Théo, renifle ses baskets et lui lance un regard triste. Théo ne bouge pas. Les yeux de chien sont ourlés de longs cils qui lui donnent un air délicat. Le petit garçon sort le bonbon à moitié fondu de sa bouche. Il le jette au chien, qui l’attrape au vol et l’avale aussitôt. Ses yeux se parent d’espoir. Il s’assoit et regarde Théo. C’est un chien des rues, libre et famélique. Le petit garçon lui fait signe de partir, il agite la main. Mais le chien ne regarde que le bout de ses doigts. Théo soupire.

Au coin de la rue, s’ouvre un parapluie. Une tache rouge sur des murs noirs.
De fines gouttes de pluie s’attachent aux cheveux blonds de Théo. Il remonte sa capuche. Il a envie de rentrer chez lui. C’est l’heure de son dessin animé. Son estomac gargouille. La pluie traverse la toile de ses baskets, ses chaussettes sont mouillées. Son pantalon colle à ses cuisses. Les premières gouttes de pluie ont fait fuir le chien. Il n’y a plus de passants à observer. Les magasins baissent leur grille. Les gens rentrent chez eux. Théo les imagine évoluer derrière les fenêtres éclairées des immeubles. Des myriades de vie bien au chaud.

Au coin de la rue, se dessine une silhouette. Fragile. Chancelante.
Le cœur de Théo fait un bond dans sa poitrine. Une gorgée d’air frais pénètre ses poumons. Les jambes légèrement fléchies, l’ombre hésite, s’accroche un instant au mur, puis pivote lentement avant de disparaître à l’angle d’un vieux bâtiment. Derrière elle, un petit éclair blond fend l’air, crie et s’envole. Quelque part, les pneus d’une voiture crissent sur le bitume détrempé. Un souffle de vent glacial s’engouffre dans la rue. Le silence se fait.

© n.michel


*

Sur le procès-verbal, on peut lire que Mina Guibert, 23 ans, est venue déclarer la disparition de son fils, Théo, âgé de 6 ans. L’enfant aurait disparu le jeudi 20 février 2014, en fin d’après-midi, non loin de son école, 12 rue Saint-Lys. Il portait un pantalon de velours gris, un chandail bleu, des baskets bleues et blanches et un blouson vert.
La jeune mère a affirmé n’avoir eu que quelques minutes de retard. Le policier qui l’a reçu n’a pu s’empêcher de remarquer les cernes sous ses yeux, son teint blafard et ses pupilles dilatées. Elle a surpris son regard, a baissé les paupières et a tiré sur les manches de son vieux pull en laine. Elle a dit qu’elle élevait seule son fils, que ce n’était pas facile. Elle a dit que Théo n’avait pas de père, qu’elle n’avait pas de travail et que personne n’était là pour l’aider. Elle a dit qu’elle était fatiguée. Si fatiguée. D’une main tremblante, elle a écarté une mèche de cheveux collée sur son front et a esquissé un geste, vague. Comme pour dire au revoir.

Théo ? Personne ne se souvient de l’avoir vu, ni ce jour ni un autre. Les passants, les commerçants, les habitants… Ils ont tous répondu la même chose : “Un petit garçon blond ? Non, je ne vois pas.”
Avant de ranger le procès-verbal dans un casier, le policier, presque malgré lui, a noté, au bas de la page, au crayon papier, le seul fait marquant de cette journée d’hiver : un chien errant s’est fait écraser. Au coin de la rue. 

(Août 2014)